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Opération Contact

27 septembre - 17 novembre, 2018

Galerie kreo
31, Rue Dauphine
75006 Paris
+ 33 (0) 1 53 10 23 00
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En 1964, dans une galerie de la rue du Bac, Jean-Michel Sanejouand initie son prolixe parcours de précurseur en révélant ses « Charges-objets ». Cinquante-cinq ans plus tard, la Galerie kreo les expose pour en souligner toute l’importance histo-rique. Conçus au mitan des années 1960, comme une réponse critique aux promesses des Trente Glorieuses comme aux expressions artistiques qui les accompagnèrent, les « Charges-objets » constituent en effet un jalon marquant, paradoxalement méconnu, de l’histoire de l’art contemporain français et international. En choisissant une voie toute singulière dans sa mise en scène de l’objet – au-delà du readymade de Marcel Duchamp, divergente du coq-à-l’âne des Surréalistes, plus décapante que celle des Nouveaux Réa-listes –, Jean-Michel Sanejouand faisait acte de bravoure : un pionnier pour qui l’expéri-mentation n’est jamais aussi énergique que lorsqu’elle sait aussi être malicieuse.

Que sont donc ces « Charges-objets » créés entre 1962 et 1967 ? Les réponses sont nombreuses, tant leur pertinence réside dans leur caractère multiple et ouvert. En voici quelques définitions, complémentaires les unes des autres : des associations subjectives d’« objets fascinants pour rien », selon l’artiste. Des instruments pour éman-ciper le regard et perturber nos rapports aux objets – qu’il s’agisse de produits manu-facturés utilisés tels quels (tables à repasser, grillages métalliques, linoléum) ou d’an-ciennes peintures abstraites redéployées sans affectation. Des aphorismes cinglants sur le « système des objets » décrit par Jean Baudrillard en 1968. Une série d’œuvres dont le titre sonne comme une mise en garde, dont chaque œuvre constitue un portrait à charge de notre modernité industrielle, artistique, économique. Des preuves de l’indé-niable talent de coloriste de l’artiste. Des exercices d’ironie envers le statut de l’œuvre d’art, les mouvements artistiques de l’Après-guerre et la sacro-sainte forme tableau. Une réponse française aux « Specific Objects » de Donald Judd. Une manière d’exami-ner l’organisation de l’espace et les relations entre les choses : « les “Charges-objets“ répondaient à un besoin soudain urgent d’expérimenter l’espace concret et à un désir violent de provoquer cet espace », se souvient Jean-Michel Sanejouand en 1986. Voici bien l’une de ses grandes préoccupations pendant ses cinquante années de création, comme l’illustre son fascinant Jeu de topo (1963) dont l’issue de chaque partie est déterminée par l’accord des deux joueurs sur la meilleure disposition possible des cail-loux-pions.

Prenons quelques exemples. Dans Toile de bâche à rayures et règle (1964), le rapprochement d’une mire colorée et d’un instrument gradué produit un court-circuit visuel où système métrique et spectre chromatique se mesurent. Dans Toile noire + châssis (1965), le décalage du support et de la surface requiert l’ajustement du regard, annonçant les problématiques picturales des années 1970. Avec Linoléum, châssis et plaque métallique perforée (1966), l’investissement du sol au plafond donne vie à une sculpture d’ameublement où de simples matières à revêtement acquièrent un statut inespéré pour de la quincaillerie. Dans Châssis carré et croix de tissu blanc et Mono-chrome bleu derrière (1964), les réminiscences de l’histoire de l’art sont mises à mal par l’irrévérence de l’artiste.

Partout, il est question de frottement du sens et du visible, de surfaces qui se touchent et s’articulent entre elles, d’espaces tiers créés par ces opérations de contact dont les objets, l’artiste et le spectateur peuvent tous ensemble se délecter.

Poursuivant les dialogues entre art et design initiés en 2012 avec l’expo-sition Ensemble, conçue en collaboration avec Marcel Brient, Opération contact pré-sente également une sélection de créations emblématiques de la Galerie kreo. Les « Charges-objets » sont présenté en « contact » visuel avec des pièces à la typo-logie bien particulière : celles nommées « miscellanées », terme signifiant qu’elles ne se conforment pas complètement aux réquisits des catégories canoniques du design (assises, bureaux, luminaires, rangement). Signées Erwan & Ronan Bouroullec, Pierre Charpin Hella Jongerius, Jasper Morrison, Julie Lohnman et Studio Wieki Somers, ces pièces, aux apparences étonnantes mais aux fonctions claires, surprennent, troublent, déconcertent.

Ensemble, miscellanées et « Charges-objets » invitent ainsi, avec leurs qualités respectives et particulières, à repenser l’art et le design, notre appréhension de l’objet usuel, sa puissance d’évocation et de transformation et la manière dont il nous faut vivre avec les choses.


Clément Dirié

Images de l'exposition

Pièces disponibles

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Julia Lohmann

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Pierre Charpin

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Jasper Morrison

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Pierre Charpin

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Hella Jongerius